Rencontres littéraires

Le Questionné malgré lui

Par CHRISTINE GRANGE, publié le jeudi 23 novembre 2017 14:10 - Mis à jour le jeudi 23 novembre 2017 16:17
Romain Gary s'en va....jpg
Rendez-vous manqué pour les 1èreL qui devaient rencontrer Laurent Seksik, auteur de "Romain Gary s'en va-t-en guerre", lors de la Fête du livre de St-Etienne en octobre. Une interview un peu particulière a pourtant pu se faire...

Le Questionné malgré lui*

 

Laurent Seksik est médecin et écrivain. Il a publié plusieurs pièces de théâtre et sept romans, dont certains traduits dans de nombreux pays. Sa pièce Modi, sur Modigliani, est actuellement jouée au théâtre de l'Atelier à Paris. Avec son dernier roman « Romain Gary s’en va-t-en guerre », il a été finaliste du Prix Charles Exbrayat 2017, remis à la Fête du Livre le 6 octobre. C'est à cette occasion que les élèves de 1èreL devaient le rencontrer, mais Laurent Seksik a brillé par son absence. Les élèves, bien présents, ont pu obtenir quelques réponses à leurs questions. Interview semie-fictive**.

 

  1. Comment vous est venue l'idée d'écrire sur Romain Gary ?

Je suis de Nice et Gary est un héros niçois. A 13-14 ans, j'ai été très marqué par  La promesse de l'aube , son célèbre roman autobiographique. Pour aller au lycée, je passais devant l'église russe et, alors que je rêvais déjà d'être écrivain, je me disais : « Je marche sur les pas de Romain Gary » ! Romain Gary est là un peu comme une ombre tutélaire qui me pousse.

 

  1. Pourquoi avoir choisi ce moment de la vie de Romain Gary ?

Parce que je crois que c'est à l'adolescence qu'on devient qui on sera. Ce roman est l'histoire d'un jeune adolescent qui voit son père partir pour une autre femme, une histoire qui arrive tous les jours mais il se trouve que ce garçon deviendra Romain Gary. Il va réussir à sortir du ghetto, fuir avec sa mère, porté par un désir, vers une France fantasmée, et réaliser tous les rêves de sa mère ! On dit toujours que ce qui compte dans l'oeuvre de Gary, c'est sa mère, mais j'essaie d'aller au-delà de cette apparence. Pour quelle raison Romain Gary qui a écrit beaucoup, n'a-t-il quasiment jamais parlé de son père ? J'ai essayé de comprendre. C'est un regard d'admirateur, de connaisseur aussi car la recherche documentaire préparatoire au roman m'a pris un an et demi, mais pas pour faire un travail de biographe, parce qu'il faut donner une âme au livre. Mon modèle ce sont les biographies que Stephen Zweig a écrites sur Marie Stuart, Marie-Antoinette... c'est exceptionnel, on est dans la vie des personnages, on comprend le grand sens de l'Histoire. C'est ce même souffle qui m'a inspiré quand j'ai écrit ce roman. Tous les êtres que je décris vont être massacrés, pas un seul des 60 000 habitants du ghetto de Wilmo ne survivra. Ce livre, pour moi, c'est une sorte d'hommage, de restitution du passé. J'ai raconté une histoire, à moitié vraie, avec aussi avec un peu de moi, mais crédible par rapport à ce que l'on sait de Romain Gary. Par le roman, on dit sûrement autant de vérité qu'avec une biographie, c'est le miracle du roman

Oh, excusez-moi, je réponds par des phrases interminables parce que j'écris par phrases très courtes...

 

  1. Pourquoi avoir choisi de faire un épilogue ?

Quand on a passé un an et demi tellement proche de ses personnages, tout à coup il y a une espèce de cohérence interne, de boucle qui se boucle. L'épilogue se termine sur la phrase "Arieh jeta un dernier regard vers le ciel, demanda pardon à son fils. Puis il accéléra le pas". Le père est rattrapé par l'amour du fils, pour moi c'est l'image de la vie en réalité, cette conjonction de sentiments qui fait qu'on n'échappe pas à son destin, que l'on est porté par l'amour qu'on donne et par l'amour qu'on reçoit.

 

  1. Comment sait-on qu'un texte est achevé ?

J'ai le souci de la musicalité du texte, il faut vraiment que les pages du roman avancent avec une forme de sonorité, je dis d'ailleurs à voix basse mes textes et tant que il n'y a pas un rythme précis qui me convient, je n'ai pas achevé l'écriture du roman.

 

  1. Quel métier préférez-vous, médecin ou écrivain ?

Dans la médecine, vous avez le regard vers l'avenir, le souci de guérir. Dans l'écriture, vous avez le regard tourné vers le passé, et le souci de ressusciter les morts. Les deux se complètent bien.

 

  1. Comment votre famille a-t-elle réagi à votre projet de devenir écrivain ? Qui a été votre premier lecteur ?

Mon père était mon premier lecteur, il m'a toujours poussé à écrire. Il estimait qu'on pouvait tout faire et me disait « Ta mère veut que tu sois médecin, moi je veux que tu sois écrivain, tu seras médecin et écrivain ». Ça a pris du temps mais je lui dois beaucoup.

 

  1. Vous êtes-vous inspiré d'autres auteurs avant de trouver votre style d'écriture ?

Mon père était professeur de sciences économiques, il me disait « Moi, je ne peux pas t'apprendre à écrire. Tu n'as que des professeurs de médecine, qui ne t'apprendront pas à écrire. Voilà donc ce que je te recommande : recopie des pages des grands auteurs pour apprendre ». Alors quand j'étais étudiant en médecine, tous les jours je recopiais une page de Proust avant de me mettre aux leçons d'anatomie ou de cardiologie. Encore aujourd'hui, je recopie quelques pages de Proust, de Baudelaire, de Julien Gracq pour passer dans le monde des mots avant de me mettre à l'écriture, c'est devenu un rituel.

 

  1. Dans quelles conditions écrivez-vous ?

C'est assez étonnant cette petite magie de l'écriture... Tous les matins, mes enfants partent au lycée, ma femme part à son travail. On est alors tout seul, on n'a pas l'impression d'avoir un métier, on se sent un peu un imposteur, et tout à coup on est à Wilmo en 1928, dans la peau de la mère de Romain Gary...

 

  1. Quel effet cela vous fait-il d'être lu ?

Vous savez, j'ai écrit la pièce Modi dans un appartement de location de vacances, en trois semaines, avec les enfants autour de moi. C'est très étonnant de voir ensuite un metteur en scène, des acteurs, s'emparer de votre texte et bâtir tout un monde de quelque chose que l'on a écrit tout seul sur son balcon !

 

  1. Pourquoi écrivez-vous ? Etes-vous fier de votre production ?

J'écris parce que dans ma grande bibliothèque imaginaire, il y a un espace à la lettre S... SE... que je dois remplir. Et à chaque fois que je mets un livre, j'ai l'impression que mon livre disparaît et qu'il faut à nouveau remplir l'espace. Donc l'écriture n'a pas de fin et on n'est jamais satisfait de soi. Je suis heureux de ce livre mais j'espère que le prochain sera meilleur et que celui-là est meilleur que le précédent.

 

  1. Quels sont vos ouvrages en préparation ?

Mon prochain roman sera « Le livre de mon père »...

 

* Réponses inspirées de l'interview de Laurent Seksik dans l'émission littéraire « A plus d'un titre » diffusée le samedi 16 septembre 2017 sur RCF Saint-Etienne.

** Titre retenu par les élèves qui, ne manquant pas d'imagination, proposaient aussi : A la recherche d'un auteur perdu, Autopsie de la création littéraire, La fausse-vraie interview, Interview virtuello-réelle, Le mythe de l'écrivain muet qui a du répondant, Une absence féconde...